À l’occasion de la distinction décernée à Henri Kagan, Jean-Cyrille Hierso, directeur de l’ICMUB, revient sur l’influence d’Henri Kagan dans le développement de la catalyse asymétrique et sur les retombées de ses travaux, de la recherche fondamentale aux applications industrielles. Sa rencontre avec le chimiste, dont il souligne la modestie, l’humilité et l’engagement scientifique, témoigne d’un héritage qui continue d’inspirer la communauté internationale de la chimie.
Vous avez travaillé/travaillez dans le domaine de la catalyse asymétrique. Comment situeriez-vous le rôle d’Henri Kagan dans l’évolution de cette discipline ?
J’ai abordé de nombreux aspects de la catalyse homogène et hétérogène, notamment les mécanismes de sélectivité des réactions de couplage carbone-carbone et carbone-hétéroéléments (O, S, N, etc.), mais, en pratique, très peu la synthèse asymétrique et l’énantiosélectivité… Un sujet d’étude exigeant et difficile qui, cependant, vous rattrape toujours un peu lors du développement de ligands multifonctionnels à plateforme ferrocénique. Kagan est un précurseur du domaine de la chiralité en général. C’est lors de l’étude des phosphines ferrocéniques de Tamio Hayashi, à mon arrivée à Dijon en 2001, que j’ai découvert l’impact d’Henri Kagan sur ce thème, notamment aussi via Gilbert Balavoine et Éric Manoury. Pour être honnête, l’absence de sa nomination au Nobel lors du premier prix accordé sur ce thème était pour le moins… incongrue. Cette erreur manifeste a été réparée.
Dans l’un de mes domaines de prédilection, l’impact des phosphines ferrocéniques en synthèse asymétrique, porté par Togni ou Blaser, entre autres, va très loin, jusqu’à la production industrielle de produits bioactifs par catalyse asymétrique. Ainsi, à titre d’illustration, le lien entre le (S)-métolachlore et le ligand Xyliphos constitue un exemple majeur de transfert de la recherche en chimie organique vers un procédé industriel. Il s’agit d’une application emblématique de la catalyse asymétrique, dans laquelle un catalyseur permet de privilégier la formation d’une forme chirale d’une molécule. Le procédé industriel développé dans les années 1990 par Ciba-Geigy, dont l’activité phytosanitaire a ensuite été intégrée à l’histoire de Syngenta, repose sur l’hydrogénation asymétrique d’une imine, un intermédiaire de synthèse comportant une double liaison carbone-azote. Le système catalytique associe notamment un précurseur d’iridium, le Xyliphos, un additif iodure et un acide. C’est totalement dans la trajectoire d’une récompense Nobel pour les pionniers de ce type de réaction difficile.
Vous avez eu l’occasion d’échanger avec Henri Kagan lors d’une présentation scientifique. Quel souvenir gardez-vous de cette rencontre ?
Jeune enseignant-chercheur, j’avais été invité à présenter mes travaux sur les polyphosphines ferrocéniques à l’ICMMO, l’Institut de chimie moléculaire et des matériaux d’Orsay, aux thématiques proches de celles de l’ICMUB et localisé à l’Université Paris-Sud, à Orsay. Je fus assez impressionné d’apercevoir dans l’auditoire M. Kagan, qui avait déjà passé les 80 ans et dont la réputation et la physionomie étaient bien connues des curieux de mon acabit. Mais je fus encore plus impressionné lorsque mon hôte de l’époque, Emmanuelle Schulz (aujourd’hui directrice de l’ICMMO), m’indiqua que M. Kagan souhaitait s’entretenir avec moi, dans le cadre du rituel classique des échanges post-séminaire avec les chercheurs invités.
Quelle gentillesse et quelle humilité chez cet homme qui me présentait les travaux qu’il poursuivait encore — au laboratoire tous les jours —, principalement avec des postdoctorants venus de l’autre côté du monde, eu égard à son statut de professeur émérite ! J’ai rarement rencontré des chercheurs de sa stature aussi étonnamment modestes et aussi centrés sur la science que celle dont nous échangions à cet instant privilégié. Un grand moment pour moi qui, je dois le dire, me rappelle toujours aussi la stature humaniste d’un autre prix Nobel Français, Jean-Pierre Sauvage.
Pour un non-spécialiste, pourriez-vous expliquer en quoi la catalyse asymétrique constitue une avancée importante en chimie, et illustrer la contribution d’Henri Kagan dans ce domaine ?
La catalyse asymétrique permet de fabriquer préférentiellement une forme d’une molécule chirale, alors que les deux formes peuvent avoir des propriétés biologiques très différentes. Henri Kagan a joué un rôle pionnier en démontrant notamment comment des complexes métalliques associés à des ligands chiraux pouvaient orienter ces réactions. Ses travaux ont contribué à faire de la synthèse asymétrique un outil incontournable, aussi bien pour comprendre les mécanismes moléculaires que pour produire des médicaments et des molécules d’intérêt industriel.
Avec le recul, que vous inspire la distinction accordée aujourd’hui à Henri Kagan, et que représente son héritage pour les chercheurs qui travaillent dans ce domaine, voire pour la chimie française ?
Cette distinction vient, à mes yeux, reconnaître une contribution scientifique majeure, dont l’impact dépasse largement le cercle des spécialistes de la catalyse asymétrique. L’héritage de Kagan, c’est aussi une manière de faire de la chimie : de la rigueur, de la curiosité, une recherche fondamentale exigeante et une grande humilité. Pour la chimie française, il incarne une école scientifique dont les idées ont essaimé à l’échelle internationale et continuent d’inspirer plusieurs générations de chercheurs.